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Projections : des organes hors du corps
APPEL A CONTRIBUTION DATE LIMITE : 5 MARS 2006
« Où mettre la limite du corps et du monde, puisque le monde
est chair ? », demandait Merleau-Ponty (Le Visible et l'Invisible,
1964) ? Certaines oeuvres littéraires ou artistiques nous confrontent
à cette question en mettant en scène une forme de trafic
frontalier, assumé ou clandestin : la projection, effective ou
fantasmatique, d'organes hors du corps.
En analysant ce passage, on espère contribuer à cerner certains
effets propres au traitement moderne de l'organique, tant du point de
vue de l'histoire littéraire que de celui d'une histoire plus générale
des représentations. Le colloque, prévu le 14 octobre 2006,
centré sur la littérature mais ouvert à toutes les
disciplines, aura donc pour objectif de clarifier les enjeux de l'extériorisation
des organes, en traversant à son tour une série de limites
: celles qui distinguent chair et artefact, sujet et objet, identité
humaine et monde inorganique, champ scientifique et espace artistique.
1. Circulation d'images
Pour une part, et c'est là sa version la plus ancienne, la projection
est symbolique : elle relève d'une vision anthropomorphisme ou
plus largement biomorphique, dans laquelle « le corps de l'homme
est toujours la moitié possible d'un atlas universel » (Foucault, Les Mots et les Choses), et qui nous fait voir du corps là
où il n'y en a pas. Tout en se méfiant d'une telle posture,
jugée parfois archaïque, la modernité a reconnu dans
cette forme d'assimilation une dimension essentielle de notre approche
du monde. Notre corps nous sert de référent selon un inévitable
« principe d'Anthropie » (Paul Valéry, Cahiers),
car « il ouvre la dimension où tout peut comparaître,
l'échelle de la comparaison comme mode de la comparution »
(Michel Deguy, « Le corps de Jeanne », Poétique n° 3, 1970). Si la poésie justifie ainsi l'un de ses champs
métaphoriques privilégiés, le procédé
se retrouve dans tous les genres. Au XIXe s., les nombreuses peintures
de la ville comme corps organisé qui apparaissent, par exemple,
chez Balzac ou Zola, en constituent des applications narratives, tandis
que chez des penseurs comme Spencer, Lilienfeld ou Spengler, « le
langage organique, abandonnant les dimensions de l'univers astronomique,
trouve [] son lieu d'application au niveau de l'appréhension des
sociétés humaines » (Judith Schlanger, Les Métaphores
de l'organisme).
Mais cet anthropomorphisme interne est loin d'être resté
stable dans le temps. Cette « subversion, quant aux frontières
de l'externe et de l'interne, du devant et du dedans » (Georges
Didi-Huberman, « Don de la page, don du visage ») constitue
une forme de liaison interdisciplinaire rarement neutre, qui a notamment
facilité, au XIXe sècle, la mise en scène de «
pathologies » sociales. Or la découverte d'éléments
organiques ou de fonctions insoupçonnées, liée à
l'essor des connaissances médicales et biologiques, a fourni au
XXe siècle de nouveaux comparants privilégiés, tels
que les neurones ou les gènes, dont le succès métaphorique
perpétue, en les modernisant, les rapprochements précédents,
mais qui véhiculent aussi des valeurs propres, dont on privilégiera
l'étude. Parmi elles, on a notamment assisté à une
remise en cause de l'usage de l'organisme sain comme modèle d'ordre,
une réaction qui, chez des auteurs comme François Jacob
(La Logique du vivant) ou Félix Guattari et Gilles Deleuze
(Capitalisme et schizophrénie), s'oppose potentiellement
aux usages normatifs et totalitaires de ce système comparatif,
et qui, chez de nombreux écrivains, sert à justifier des
écritures anomiques.
Mais comment l'organique, invisible, peut-il servir de mesure ? Son usage
comparatif a été à la fois modifié et promu
par sa révélation croissante au regard. Sur le plan des
pratiques médicales, la multiplication des moyens d'appréhension
de l'intériorité vivante cette construction d'un corps «
transparent » peut s'entendre comme un effet de projecteur : une
part longtemps inaccessible, vouée à l'ombre du corps fermé
ou de la mort anatomique, a fait l'objet de représentations de
plus en plus nombreuses, relayées par une littérature et
des arts visuels parfois fascinés par un tel objet et les moyens
qui le révèlent. Dès 1917, Apollinaire place les
techniques d'imagerie en tête de sa liste des innovations en attente
d'une prise en compte poétique : « Quoi ! on a radiographié
ma tête. J'ai vu, moi vivant, mon crâne, et cela ne serait
en rien de la nouveauté ? » (« L'esprit nouveau et
les poètes »). Entre fascination et malaise, en littérature,
Thomas Mann cherche dans les mêmes images radiographiques un portrait
de ses personnages, Régine Detambel propose des « blasons
» des os humains, Christian Prigent explore le motif de l'écorché,
et de nombreux récits de femmes traitent de la découverte
hors de soi des étapes médiatisée de la gestation
; dans les arts visuels, Orlan inquiète les relations entre art
et chirurgie, Wim Delwoye radiographie des gestes sexuels ; au théâtre,
Romeo Castelluci projette sur la scène une endoscopie des cordes
vocales de ses acteurs, et Valère Novarina médite sur La
Chair de l'homme ou L'Origine rouge. Irruption dans l'espace
esthétique, sinon cosmétique, de la création, l'organique
conserve-t-il sa valeur dérangeante, abjecte, ou se voit-il irrémédiablement
transformé, neutralisé ? Comment ces démarches s'articulent-elles
à des oeuvres qui associent au contraire projection et horreur
du dedans, notamment dans le cinéma gore ou fantastique, dont l'anatomie
de la créature d'Alien, au sang acide, à la larve tout organique,
et dont la gueule ne s'ouvre que sur une seconde mâchoire, plus
mortelle encore d'être précisément projetable, fournit
peut-être l'icône ?
2. Prospections
En marge des lectures anthropomorphiques ou des approches phénoménologiques,
un certain nombre de thèses, en sciences humaines, identifient
la production des artefacts humains à un phénomène
de projection hors du corps de nos fonctions physiques et organiques,
notamment les travaux importants d'anthropologues comme Lévy-Bruhl
ou Leroy-Gourhan. Le premier analyse une pensée « primitive
» dans laquelle les objets deviennent « le prolongement de
la personne », ce que Warburg glosera en nommant incorporation un
processus par lequel des objets « prolongent dans le domaine inorganique
le sentiment d'identité du moi » une posture dont on pourrait
chercher un écho chez Artaud ou Journiac. Dans l'approche paléontologique
de Leroy-Gourhan, l'humanité, faisant de son évolution un
processus d'externalisation progressive de composantes de plus en en plus
internes et complexes, s'est dotée d'outils-membres (l'arme, la
roue, le vêtement, la lunette, le téléphone, prolongeant
et renforçant la dent, les membres, la peau, les yeux, la voix,
etc.) puis d'outils-fonctions, assumant les tâches du cerveau :
mémoire (livre, supports informatiques), calcul, « intelligence
». C'est cette thématique qui amène un écrivain
comme Bernard Noël à associer livre ou peinture à des
avatars charnels de leur auteur, avec lesquels le récepteur entre
dans une relation physique autant qu'intellectuelle. L'interrogation sur
le statut organique des artefacts recoupe ainsi la définition même
de la création esthétique ; loin de se réduire à
une thématique, elle engage une théorie poétique.
La création médicale de substituts de peau, de reins, de
poumons artificiels, d'implants cochléaires ou de lentilles intra-oculaires
a renforcé ce type d'approches, dont la forme ultime verrait l'avènement
d'un corps recomposé, risquant de concurrencer l'humanité,
en des projections qui relèvent de moins en moins de la fiction
scientifique. L'une de ces projections dans le futur prévoit l'apparition
d'un utérus artificiel, capable d'accueillir le développement
de foetus entièrement contrôlés (motif traité
aujourd'hui par Henri Atlan, dont on trouve déjà une image
dysphorique dans Le Meilleur des mondes de Huxley) : à
terme, c'est l'image d'une forme de vie presque totalement séparée
de l'organique qui s'impose. Une autre de ces projections généralise
des pratiques de greffe, d'interconnexion avec des organes « hors
du corps » et pourtant indifféremment placés au-dehors
ou au-dedans de lui. On pense et représente un organisme futur
modulable, assemblage d'éléments hétéroclites
innés, issus d'autres êtres ou conçus mécaniquement.
Dans un mouvement de miniaturisation et de réinternalisation des
machines-organes, ce corps se doterait de composantes améliorant
ses performances, nous introduisant à une mutation ouvrant sur
l'ère du post-humain et du cyborg, et tissant in fine des liens
avec l'inhumain (comme dans eXistenZ, 1999, de David Cronenberg,
avec son pistolet organique et sa console de jeu « vivante »
reliée à la colonne vertébrale des participants).
Or ces thèmes ont quitté le champ restreint de la science-fiction
pour gagner la littérature générale, avec des auteurs
comme Maurice Dantec ou David Foster Wallace. La fiction devient le lieu
d'une interrogation sur notre ancrage organique, une crise qui conduit
à travailler le langage de manière spécifique (en
attaquant par exemple la notion de personne grammaticale). Littérature,
cinéma et art contemporains s'attachent à mettre en relief
tout à la fois la normalisation du biomécanisme, et le trouble
que cette normalisation peut semer quant à la définition
de l'humain. La science-fiction et le fantastique, mais aussi de nombreux
artistes utilisant les nouvelles technologies ou relevant du bio-art,
ont ainsi joué un grand rôle dans la diffusion de la nouvelle
approche de l'homme engendrée par le développement des bio-sciences.
Deux courants antagonistes, parfois internes à une même oeuvre,
mettent l'accent tantôt sur l'augmentation des capacités
physiques ou cognitives que ce développement est censé induire,
tantôt au contraire sur la dénaturation de l'homme qu'il
provoquerait.
3. Errances
On ne saurait enfin traiter de projection des organes sans se pencher
sur un motif particulier, celui des organes vagabonds, quittant le corps
pour mener une vie autonome. Ce thème est fortement présent
dans la littérature lyrique, dans laquelle des organes sont souvent
offerts ou perdus (« Voici des fruits, des fleurs, des feuilles
et des branches / Et puis voici mon coeur, qui ne bat que pour vous, /
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches », écrit
Verlaine dans « Green »), et où, plus généralement,
corps interne et monde entretiennent une relation de porosité.
Mais cette circulation constitue aussi une tradition romanesque, illustrée
notamment par « Le Nez » de Gogol, et une tradition religieuse
dans les récits consacrés aux reliques.
Quelles inflexions subissent ces formes au XXe siècle ? Comment
se relient-elles aux notions psychanalytiques de déplacement et
de symbole (phallique ou autre qu'on pense à l'Histoire de l'oeil
de Bataille et à son commentaire par Barthes), pour donner lieu
à des oeuvres proposant des métamorphoses organiques du
monde externe ? Selon quelles modalités les fonctions naturelles
de la consommation (de morceaux organiques) et de l'excrétion (de
morceaux de soi) recoupent-elles l'idée de l'assimilation du produit
culturel ou celle de l'expression de soi ?
Ce travail viendra clore définitivement les activités du
séminaire interdisciplinaire « Organismes : écriture
et représentations du corps interne au XXe siècle »,
un travail collectif coordonné depuis janvier 2003 par Hugues Marchal
et Anne Simon, au sein du laboratoire UMR 7171 « Ecritures de la
modernité » (Paris 3 Sorbonne nouvelle / CNRS). Il fera notamment
suite à deux journées d'études, consacrée,
pour l'une au mouvement inverse de pénétration aux «
Voyages à l'intérieur du corps » (2004), et, pour
l'autre, au « Discours des organes » (2005). Programme du
séminaire annuel, actes et descriptifs des activités antérieures
sont disponibles sur le site du projet.
Contact : Hugues Marchal (marchal.hugues@wanadoo.fr) et
Anne Simon (annesimon@club-internet.fr) Responsable : Hugues Marchal et
Anne Simon
Url de référence : http://www.ecritures-modernite.cnrs.fr/organismes.html
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