C.E.R.L.I

Centre d'études et de recherches sur les littératures de l'imaginaire - Université Paris XII

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Colloque de Cerisy. Science-Fiction et imaginaires contemporains

Francis Berthelot & Philippe Clermont (éds.)

 

L'avant-propos de Francis Berthelot et Philippe Clermont

Les articles du présent volume sont les actes du colloque « Science-fiction et imaginaires contemporains » qui s’est tenu au château de Cerisy-la-Salle du 21 au 31 juillet 2006, avec le soutien du CRL de Basse-Normandie et du CRAL (CNRS/EHESS). S’inscrivant dans le prolongement de travaux dirigés par Roger Bozzetto et Gilles Menegaldo sur « Les nouvelles formes de science-fiction », les études réunies ici veulent poursuivre la saisie des changements ou des évolutions dont la science-fiction, à la fois genre littéraire et registre esthétique, est le théâtre depuis les années 1980. Sur le plan interne, malgré certaines constantes, les thématiques propres de la science-fiction ont évolué, son langage s’est diversifié, de nouveaux sous-genres sont apparus. Sur le plan externe, tandis que l’imaginaire scientifique se modifiait, la science-fiction a multiplié les échanges avec les autres genres littéraires, avec les sciences de l’Homme, et s’est affirmée davantage dans différentes formes d’art – notamment les arts visuels. Sont donc abordés non seulement la littérature mais aussi le cinéma, la bande-dessinée et l’art contemporain. Des interventions d’écrivains sont venues enrichir le dialogue des chercheurs, témoignant ainsi que des recherches contemporaines gagnent à s’ouvrir de façon transdisciplinaire et à prendre en compte la création telle qu’elle est dite par les auteurs.
L’approche des représentations a tout d’abord permis un double constat. D’une part et de façon un peu attendue, la science actuelle continue de fournir un substrat à la littérature de science-fiction, encore faut-il voir de quelle manière. L’étude des représentations montre comment l’écriture de science-fiction renouvelle mythes et images ; comment – d’un univers d’auteur à un autre – elle oscille entre les deux pôles de la distinction canonique proposée par Darko Suvin, entre les œuvres relevant de l’« analogie » (amplification de tendances repérables dans le présent de notre monde) et de l’« extrapolation » (construction de mondes possibles présentant une ressemblance avec le nôtre). D’autre part, ce qui paraît plus nouveau, les représentations véhiculées par la science-fiction sont elles-mêmes prises comme matériau de spéculations philosophiques, sociologiques ou psychanalytiques. Certes, Freud, en son temps, avec son étude de la Gradiva de Jensen, avait déjà puisé dans la littérature des exemples pour son travail conceptuel ; et d’autres philosophes ont fréquemment procédé ainsi. Cependant, la science-fiction des années 1980 à 2000 se présente comme un instrument de réflexion immédiat, en ce qu’elle témoigne des changements du monde contemporain. On observera en particulier les liens étroits qu’elle entretient avec les imaginaires ou les images à l’œuvre dans les sciences physiques ou humaines.
Le récit de science-fiction s’avère souvent un outil de travail, un tremplin à la réflexion philosophique. En considérant que les mondes possibles de la fiction existent pour la pensée, Sylvie Allouche peut étudier les formes d’immortalité technologique représentées dans des récits de J. Varley, R. Zelazny, G. Egan et C. Strauss en mettant en œuvre une « casuistique imaginative ». La possibilité de plusieurs corps pour une même identité légale – autorisée par la solution science-fictive de la combinaison du clonage humain et du stockage numérique de données – engendre des questions d’ordre éthique, législatif et psychologique. Pour sa part, Magali Bicaïs montre comment des fictions technologiques peuvent conduire des machines potentielles à devenir réelles et être commercialisées. Dans une entreprise de communication, des concepteurs – ayant un imaginaire commun avec les écrivains de science-fiction – ont l’idée d’une nouvelle machine. À partir de là des « scénarios d’usage » sont élaborés, allant de la simple situation à la projection d’une société possible, afin de mettre en scène l’invention et considérer l’opportunité de sa réalisation. Cette démarche de prospective industrielle semble prouver qu’une fiction de la technologie peut rendre possible la réalité, en une sorte de renversement de l’écriture littéraire prenant sa source dans le réel technologique.
L’approche psychanalytique se révèle également féconde dans le cas de la science-fiction. En se référant à Freud et à la théorie du roman familial, dont le principe sous-tend la majorité des contes de fées, Jacques Goimard souligne comment le roman de science-fiction s’inscrit le plus souvent dans le cadre du « roman familial du psychotique », qui rejoint les thèmes du bâtard et de l’enfant perdu. L’œuvre de Philip K. Dick, à elle seule, en est un exemple flagrant. Dans une perspective plus lacanienne, Thierry Jandrok propose un essai de réflexion psychanalytique sur la réalité virtuelle. Celle-ci par le reflet de l’humain qu’elle offre constitue un autre miroir, une mise en abîme du moi. Les récits de science-fiction, notamment du courant cyberpunk, les films tels que Matrix des frères Wachowski, sont utilisés comme documents pour analyser la relation du corps et de la psyché quand on passe de l’autre côté de l’écran. Les métaphores, comme les modifications du corps (la « prise neuronale » qui permet de se connecter directement au réseau) imaginées par les écrivains disent quelque chose de ce lien corps-esprit ; ainsi, dans Matrix, mourir dans la Matrice atteint l’esprit du voyageur virtuel : sans esprit le corps ne peut vivre. Le rapport réel/imaginaire/symbolique est désormais modifié par le virtuel.
Avec une perspective d’historien des sciences visant à comprendre certaines sources des récits, Hugues Chabot montre comment certains écrivains (S. Lehmann, K. S. Robinson, G. Egan, D. Brin) font référence non pas simplement à la science ou à la technologie « machiniques », mais plutôt à la science telle qu’elle s’élabore, témoignant ainsi des questionnements sociologiques et philosophiques qu’elle suscite actuellement. Dans leurs représentations de l’activité des professionnels de la science, ces écrivains se montrent bien informés des avancées récentes en épistémologie et en histoire des sciences. En mettant en fiction le relativisme culturel, ils contribuent à donner une image plus fidèle de la « science en action » que ne l’ont fait, par exemple, les auteurs de l’« âge d’or ».
Les récentes explorations spatiales automatiques ont provoqué un regain d’intérêt fictionnel pour la « planète rouge ». En témoigne la trilogie martienne de K.S. Robinson, un des récits les plus représentatifs d’une actuelle hard science-fiction romanesque et épique. Cet auteur et d’autres permettent à Aurélie Villers de mettre en lumière les mythes que l’on peut lire à l’œuvre dans différents récits de la conquête et de la terraformation de Mars. Loin peut-être de récits uniquement tournés vers un futur potentiel, il apparaît que ces récits de prospective – qui se veulent plausibles – entretiennent un lien ambigu avec le passé. Ils revendiquent une intertextualité assumée, un goût pour l’uchronie, et une réappropriation des mythes occidentaux, en transposant l’Ouest américain sur Mars au milieu des mythes d’origine voire de mythes cosmogoniques. Vus d’une Terre qui se consume à petit feu, ce sont les commencements d’une vie nouvelle, largement utopique, que la littérature martienne de la fin du xxe siècle célèbre ainsi. De ce même triptyque de K. S. Robinson (Mars la rouge, Mars la verte, Mars la bleue), Jean-Pierre Picot offre une lecture plus symbolique. Le vieillissement de personnages à la vie prolongée, image inversée du rajeunissement de la planète, constitue le véritable sujet de la trilogie. Dès lors, le motif de la mémoire – et la temporalité qui s’y rattache – est central et étroitement lié aux couleurs du cycle. Le « grand nuancier » (Mars la bleue) utilisé par l’écrivain, où chaque couleur a sa raison d’être, renvoie à l’art de décrire et révèle une poétique des couleurs, exemple d’esthétique romanesque où l’intention poétique se mêle au fonctionnement « pseudo-réaliste » de la science-fiction. Ces deux études montrent, une fois de plus, comment l’imaginaire de la science-fiction rénove d’anciens mythes et produit de nouvelles images par le pur jeu de l’écriture.
Avec l’espace lointain planétaire, c’est souvent encore l’espace urbain proche qui est matière à science-fiction. Les villes, de préférence mégalopoles, deviennent ainsi le véritable personnage central de certains récits. Églantine Colon et Irène Langlet s’attachent à mettre en évidence ce qui pourrait constituer deux modèles de représentation de la ville en science-fiction. La Los Angeles de R. Kadrey (Métrophage) relève de l’esthétique cyberpunk, où L.A. est en soi un mythe urbain revisité par l’écrivain et fait partie de ces « villes souvent réelles projetées par la narration dans un futur proche où l’entropie urbaine est incontrôlable ». La Solotol de I. M. Banks (L’Usage des armes), au contraire plus distanciée des cadres de référence du lecteur, est une ville-labyrinthe, figée, aux allures archaïques. Deux modèles a priori opposés dont la description montre comment chaque auteur bâtit son univers de fiction.
Jadis littérature d’auteurs masculins écrite pour des lecteurs en majorité masculins, la science-fiction s’est féminisée de plus d’une manière. Elisabeth Vonarburg, écrivaine et essayiste canadienne, étudie les avatars du personnage féminin transformé par la littérature, en ayant recours à un corpus conséquent. Du plus naturel au plus artificiel (tel le robot), du plus mécanique au plus organique (tel l’androïde), la femme devient artefact dans le récit. Au plan des représentations, on observe un certain nombre de différences significatives entre auteurs masculins et féminins dans la peinture de l’artefact féminin. Cependant, il faut également prendre en compte la manière dont la création de ces artefacts par les écrivains reste, en tout état de cause, déterminée par des choix narratifs.
Dans la création et l’édition contemporaines, l’essor de la littérature de jeunesse ne peut que concerner aussi la science-fiction. C’est ce que montre Philippe Clermont en s’attachant à caractériser des romans dédiés à un jeune lectorat. À partir d’un corpus renvoyant à une quinzaine d’auteurs français, sont ainsi mis en évidence les traits d’une « SF classique » en prise avec des préoccupations thématiques actuelles, des traits mêlés à ceux d’une fiction adressée à un jeune lecteur inscrit dans le texte. Cette science-fiction apparaît quelque peu «?didactique?»?: au plan de l’écriture quand il s’agit d’introduire le jeune lecteur aux codes d’un genre non mimétique du réel, au plan de la visée lorsque valeurs et thèmes portés par le texte peuvent induire une réflexion chez le lecteur, en plus du divertissement.
Ces différentes études portant sur les représentations liées à la science-fiction illustrent finalement trois rapports entre réalité et fiction : la science-fiction parle encore du monde réel contemporain, même si ce n’est pas exclusif?; les récits de science-fiction peuvent être considérés comme une « réalité », c’est-à-dire une matière documentaire à de nouvelles conjectures conceptuelles ; enfin une fiction technologique peut engendrer la réalité. Preuve, s’il en fallait, que ces « univers de fiction » sont bien une catégorie des « univers possibles » au sens où l’entend Thomas Pavel. La revue ainsi proposée des représentations sera utilement complétée par la lecture, par ailleurs, de l’article de Jean-Claude Dunyach sur le « nouveau space opera », témoin là aussi d’une esthétique de la fusion de différents genres revitalisant une veine ancienne de la science-fiction d’aventures