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C.E.R.L.I Centre d'études et de recherches sur les littératures de l'imaginaire - Université Paris XII |
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Que L’Ombre soit !
La nouvelle collection de Bragelonne
Guy Astic
Les temps sont durs pour la littérature fantastique et d’horreur contemporaine. Depuis le début des années quatre-vingt dix en France – phénomène déjà perceptible dans le monde anglo-saxon une décennie auparavant –, le paysage éditorial n’a eu de cesse de redistribuer les cartes de l’imaginaire en concentrant la donne sur la fantasy, genre prolifique aux ramifications héroïques, thématiques et figuratives en apparence inépuisables. Ce mouvement a eu le mérite, à ses débuts en tout cas, de sortir la fantasy des représentations toutes faites, caricaturales à force : une littérature réservée aux jeunes lecteurs, dominée par des créatures merveilleuses et des faits d’armes épiques, simplement héritière des jeux de rôles… Les nombreux titres parus ont permis d’ouvrir aux possibilités du genre, d’en souligner les qualités fusionnelles (fantasy urbaine, folklore revisité et modernisé, feuilletage des mondes) et structurelles (la distribution des fictions en cycles et séries, par exemple). Cependant, succès du Seigneur des anneaux et de Harry Potter oblige, le XXIe siècle tend à nous vendre de la fantasy comme un article de mode dont on ne peut se passer. Le résultat est une multiplication de collections et de parutions qui, fatalement, engage le genre dans la voie du ressassement et du consensus – ce qui ne veut pas dire que la bonne fantasy a disparu. Mais le pire n’est pas là : l’offre en matière de fantastique et d’horreur s’est réduite à une peau de chagrin – Stephen King et quelques autres – ajoutant à une forme de normalisation de l’imaginaire. Les collections phares de J’ai Lu, Pocket, Fleuve Noir, Denoël, Flammarion, etc. ont disparu ; quand des titres subsistent chez l’un ou l’autre de ces éditeurs, cela relève presque du miracle. Ou alors, il reste la réédition de titres plus ou moins anciens – ce que les collections « Terres fantastiques » ou « Le Cabinet noir », entre autres, ont réalisé avec brio. On trouve aussi des titres isolés dans des catalogues qui ne jouent pas la carte des genres (Transparences d’Ayerdhal, Au Diable Vauvert) ou pas la bonne – Un Chœur d’enfants maudits de Tom Piccirilli paraît dans la collection Folio-SF ! Dans ce contexte, créer une collection « de romans fantastiques, d’horreur et de thrillers » est un vrai pari – sans doute aussi une preuve de lucidité au regard du renouveau du fantastique et de l’horreur au cinéma comme à la télévision.
Le lancement de « L’Ombre » peut d’autant plus surprendre qu’il est le fait des éditions Bragelonne, diffusées et distribuées par Harmonia Mundi, surtout connues pour publier de la fantasy. Elles ne sont pas les premières ni les seules à avoir ainsi élargi leur catalogue – Nestiveqnen nourrit depuis plusieurs années sa collection « Fractales/Fantastique ». Mais le volume de parution engagé (seize opus dans l’année) est sans équivalent. En regardant d’un peu plus près le catalogue des éditions fondées en avril 2000 par Stéphane Marsan et Alain Névant, on constate que plusieurs titres annonçaient « L’Ombre » : Arlis des forains de Mélanie Fazi, Wonderful de David Calvo, La Rançon des ténèbres de Simon Clark… Sans compter les magnifiques textes de Graham Joyce qui auraient pu inaugurer en beauté cette collection sur le mode de l’inquiétante étrangeté et du fantastique intériorisé : Lignes de vie, En attendant l’orage, Les Limites de l’enchantement. Ce dernier titre est évocateur, d’une certaine façon, de l’évolution de Bragelonne : en rester à la fantasy revenait à passer à côté de ces forces, non pas du réenchantement du monde, mais de son étrangement. Ces forces qui agissent dans le clair-obscur, font déraper le quotidien, de l’intérieur comme de l’extérieur ; ces forces qui retournent comme un gant l’ordre social et moral laissant s’exprimer au grand jour les pulsions les plus inavouables ; ces forces qui placent les représentations du côté de l’excès, de la violence, de l’insupportable, révélant l’horreur existentielle, l’envers déraillé du décor, les glissements effarants de la réalité.
Dans cette perspective, les premières parutions donnent le ton, ouvrant largement le spectre : du gore à la chronique cruelle naturaliste, du thriller fantastique au récit de monstre. Les valeurs sûres côtoient des auteurs moins connus en France. Le Diable en gris confirme le savoir-faire de Graham Masterton qui, depuis Manitou (1975), ne cesse de faire remonter à la surface du territoire états-unien la barbarie et les basic instincts à l’origine de son édification. Ainsi, dans le roman publié par Bragelonne – dont la scène d’ouverture est digne des grands prégénériques de films d’horreur –, la guerre de Sécession croise l’imaginaire vaudou. De son côté, la traduction de The Hellbound Heart (1986), adapté au cinéma sous le titre Hellraiser (Pinhead, Les Cénobites, la boîte de Lemarchand… autant de motifs devenus des icônes), permet d’accéder enfin au texte clé de l’une des œuvres transartistiques les plus intenses. L’écriture quasi-clinique de Clive Barker impose à l’Angleterre de Thatcher, crispée sur des valeurs conservatrices, une exploration des tabous contemporains et immémoriaux. Elle prolonge surtout, en le rendant programmatique, l’imaginaire de la nouvelle chair exploré dans Les Livres de sang. Il s’agit bien pour Barker d’ouvrir, mettre en souffrance, défigurer les corps “anciens” pour les livrer à des reconfigurations post-humaines inédites.
« L’Ombre » permet également de découvrir des écrivains importants dans leurs pays d’origine. Á commencer par Patrick Senécal dont Sur le seuil (initialement paru chez Alire en 1998) est une référence en matière de fiction fantastique québécoise. Utilisant un procédé de mise en abyme cher à King – l’histoire d’un écrivain médiatique qui semble rattrapé par l’horreur de ses fictions avant de les propager dans le monde réel –, Senécal livre un récit dense, parfaitement rythmé, combinant l’épouvante et le thriller. Une pareille maîtrise du suspense, bien supérieure à celle des surestimés Dan Brown et Jean-Christophe Grangé, s’imposait déjà dans son premier récit : 5150, rue des Ormes (1994). Simon Clark, pour sa part, s’impose comme un auteur qui compte pour la nouvelle horreur britannique, aux côtés de Christopher Smith (Severance, Creep) et Neil Marshall (Dog Soldiers, The Descent). Vampyrrhic (1998) anticipe, à sa manière, la puissance visuelle et scénographique des films mentionnés, lâchant dans les sous-sols et les rues d’une bourgade du Yorkshire des vampires plutôt proches des Bersekr, ces guerriers fous des sagas nordiques, que de Dracula – pourtant Leppington est sise à quelques kilomètres de Whitby, la ville où Bram Stoker a conçu son chef-d’œuvre.
Reste, à mes yeux, la grande révélation sortie de « L’Ombre » : Jack Ketchum. Sous ce pseudonyme écrit un certain Dallas Mayr, qui n’est pas un nouveau venu outre-Atlantique. Il a publié onze romans, fut le secrétaire de Henry Miller. Dès la parution de Morte saison – histoire de morts-vivants sévissant sur la côte du Maine dont la traduction est annoncée prochainement par Bragelonne –, Ketchum suscite de vives réactions, est qualifié de « pornographe ». Dans sa passionnante introduction à Une fille comme les autres (The Girl Next Door, 1989), Stephen King voit en lui un « Clive Barker américain ». Sa prose simple, directe et nuancée, n’épargne pas à ses concitoyens le pire : la torture infligée à une adolescente et sa jeune sœur privées de parents, dans une Amérique des années cinquante qui ne se contente pas de fermer les yeux mais participe aux atrocités commises – en la personne d’un narrateur en apparence bien sous tous rapports et qui revient sur son enfance. Une fille comme les autres rapproche Stand By Me et les films de Larry Clark (Bully, Kids, Ken Park), me fait penser aux jeux cruels de Sa Majesté des Mouches, à une version domestique de Hostel, puisant dans la réalité sordide des mondes policés revenus à l’état sauvage. « Plutôt mourir que de décrire certaines choses. En avoir été le témoin peut vous amener à regretter de ne pas être mort avant. J’ai regardé et j’ai vu. » Le roman de Ketchum réalise un vrai tour de force : s’emparer des images-limites, repousser l’indicible, intensifier le malaise jusqu’à la nausée sans jamais sombrer dans l’obscène.
« L’Ombre » va s’étendre et c’est tant mieux. Sont annoncées la réédition de Faërie (1988), de Raymond E. Feist, et deux séries régulières consacrées à des détectives de l’étrange (Nightside, de Simon R. Green ; Les Dossiers Dresden, de Jim Butcher). Est-ce une bonne chose que la collection se dote, en mars 2007 et en moyen format, de ces fictions sérielles ? Oui, si cela ne se fait pas au détriment de la publication de romans ou recueils de nouvelles – rappelons-nous que Fleuve Noir a peu à peu écarté de son catalogue des fictions originales au profit de novélisations inspirées des séries télévisées… Bragelonne prévoit aussi la publication dans la collection d’auteurs français, absents des premières salves éditoriales. Sans parler des écrivains rompus au fantastique et à l’horreur, les jeunes talents ne manquent pas (Roland Fuentès, Mélanie Fazi, Grégoire Hervier, Anne-Laure Bondoux, etc.) et nul doute que de nouveaux noms s’imposeront – après tout, Magali Ségura a percé chez Bragelonne avec son cycle Leïlan, ainsi que Jérôme Camut avec Malhorne (2002), premier roman très réussi qui aurait pu tout à fait voir le jour dans « L’Ombre ».